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Publié le 05/01/2015 par

Bien vendre son année sabbatique sur son CV

Bien vendre son année sabbatique sur son CV

Un an à vélo en Australie, une mission humanitaire en Asie, un tour du monde des spots de surf, etc. De plus en plus de jeunes diplômés décident de prendre une année sabbatique avant de plonger dans le bain professionnel.

 

« On voit de plus en plus de CV avec ce genre d’expérience », confirme Julien Barrois, directeur exécutif de Page Personnel. Un projet personnel est souvent à l’origine de ce break. Mais il est aussi le signe que le monde du travail ne fait plus rêver les jeunes. « Ils sont désabusés à l’égard de l’entreprise, analyse Claire Romanet, directrice du cabinet de recrutement Elaee. C’est une génération consommatrice d’expériences et de voyages. »

Premier point sur lequel les recruteurs sont unanimes : pour valoriser cette année sabbatique, il faut jouer la transparence en ne cachant pas cette année sur son curriculum vitae. « Assumez votre choix et détaillez vos motivations », conseille M. Barrois. Elles peuvent être variées : améliorer son anglais, découvrir d’autres cultures, assouvir une passion pour un sport, réaliser une mission humanitaire...

Une expérience professionnelle

Laurence Charneau, consultante de l’Association pour l’emploi des cadres (APEC), recommande d’expliquer au recruteur « qu’en co­chant la case, vous ne partirez pas dans quatre ou cinq ans pour assouvir votre envie, et que ce n’est plus un projet mais une richesse ».

Dans un second temps, l’objectif est de mettre en valeur cette année comme une vraie expérience. « Trop souvent, les jeunes ne savent pas quoi en faire, comment en parler, par peur de faire touriste », regrette Mme Charneau. « Cela dit beaucoup de la personne, mais souvent on est déçu car elle donne l’impression d’avoir passé un an à faire la fête », renchérit Claire Romanet.

 

Pour que cette année sabbatique soit perçue comme un atout par les recruteurs, il est conseillé d’adopter une posture de salarié et de savoir répondre aux points suivants : les objectifs fixés, les moyens mis à disposition, les résultats obtenus, et les compétences acquises. « Il faut savoir “marketer” cette ligne de son CV, résume M. Barrois. Si elle est bien vendue, cela sera un plus. Au pire, un non-événement. »

L’année sabbatique est une expérience professionnelle, au même titre que les stages et non pas un loisir. « On peut en retirer des savoir-faire et des savoir-être que l’on pourra ensuite transférer en entreprise », estime Mme Romanet. Anticiper, construire et capitaliser, sont les trois mots-clés.

« Dé­brouillard avec un budget réduit »

« J’aide les jeunes diplômés que j’accompagne à déterminer ce qui peut intéresser l’employeur et à définir quelles sont les compétences acquises qui seront utiles au quotidien dans l’entreprise », explique Laurence Charneau. Cela peut être la gestion d’un budget, la planification, la maîtrise d’une langue étrangère, la capacité d’intégration à un groupe de travail, l’ouverture d’esprit. « Mon­trer que l’on a su être autonome en faisant des petits jobs alimentaires est un atout », estime Julien Barrois.

Au Danemark, une tradition victime de son succès : le « sabbat » peut durer quatre ans

Dans les pays nordiques, faire une pause après le lycée avant d’attaquer les études supérieures est considéré comme allant de soi pour l’immense majorité des jeunes. L’habitude de prendre des petits boulots explique aussi en partie un taux de chômage des moins de 25 ans qui était de 13 % en 2013, très en dessous de la moyenne de l’Union européenne (23,4 %).

Mais rien n’est immuable, comme le montre le débat au Danemark ces dernières années. Dans ce pays scandinave, les jeunes lycéens attendent en moyenne 2,4 ans avant de démarrer leur formation supérieure.

Les Danois sont les étudiants européens qui attendent le plus longtemps avant de se lancer dans leurs études supérieures. Un sur six prend plus de quatre années sabbatiques. Non seulement ils commencent plus tard, mais ils prennent aussi plus de temps pour finir leurs études. Pour un master, seul un quart des étudiants l’obtiennent dans les cinq années prévues.

Tentative de réforme

« Si les jeunes des formations scientifiques démarrent leurs études tout de suite après le lycée, il est plus à craindre qu’ils les interrompent que s’ils attendent un, deux ou trois ans », constatait voici deux ans Lars Ulriksen, professeur à l’Institut des sciences de l’éducation, après une enquête réalisée par son institut.

Mais, selon une étude réalisée en 2012 par l’Institut Kraka, ces décrochages dans la formation coûtent 10 milliards de couronnes (1,35 milliard d’euros) par an à la société, dont 6 milliards de manque à gagner en recettes fiscales. Kraka a également calculé que, pour chaque année sabbatique, les jeunes réduisent de 1 % le revenu de leur vie professionnelle.

Un constat qui nourrit les inquiétudes des partis politiques et du patronat qui se sont lancés depuis une dizaine d’années dans une tentative de réforme de ce qui est considéré comme naturel. Cela a démarré à un moment où le pays manquait de main-d’œuvre et s’inquiétait de la pérennité de son modèle.

Récompense en argent

Il ne s’agit pas de faire des économies, disait-on alors à Copenhague, mais d’amener les jeunes à finir plus vite leurs études supérieures pour entrer plus vite sur le marché du travail, afin qu’ils cotisent plus tôt, plus longtemps, et participent mieux à la préservation de l’Etat-providence.

En 2010, le gouvernement danois avait annoncé que les étudiants qui commenceraient plus vite leurs études seraient récompensés en argent comptant. Ceux qui obtiennent leur premier examen universitaire au plus tard trois ans après le lycée toucheront 10000 couronnes (1 343 euros).

Depuis 2013, ceux qui démarrent leurs études deux ans au plus après la fin du lycée obtiennent un bonus de 1,08 point (sur une échelle de 7 points dans le système danois), ce qui leur donne un avantage pour accéder aux formations les plus populaires où la sélection se fait sur dossier. Ces mêmes étudiants sont également les seuls désormais autorisés à bénéficier d’une année d’allocation étudiante supplémentaire en plus du nombre normal d’années d’études prévues pour leur cursus, alors qu’auparavant tous les étudiants avaient droit systématiquement à cette année supplémentaire d’allocation.

Lorsqu’il existe une passerelle entre ce qui a été fait durant l’année sabbatique et le poste auquel on postule, l’avantage devient plus évident. « Une jeune diplômée en journalisme est partie un an au Mexique, raconte Mme Charneau. A son retour, elle a su mettre en avant sa curiosité, son esprit critique, des compétences communes à l’expérience journalistique. Elle a trouvé des piges et un poste de formatrice dans une association inter­culturelle. » Ou encore tel autre jeune ­diplômé qui, ayant passé un an en Amérique latine, a postulé dans une entreprise qui avait la volonté de se développer dans cette région du monde.

Marc Antoine, après un double diplôme Supelec-HEC, ne savait pas trop quoi faire et ne voulait pas entrer tout de suite dans le monde de l’entreprise. Pendant un an, il a réalisé des films de communication pour des ONG en Asie et en Amérique latine. « Dans ma recherche de travail, avoir voyagé et fait des choses sortant de l’ordinaire ont été un vrai plus, se félicite-t-il. J’ai montré que j’avais su être dé­brouillard et réaliser des choses avec un budget réduit. Bien sûr, il faut que cette année ait un sens, une logique. Mais si c’est bien tourné, je pense que c’est un atout. Dans la mondialisation actuelle, connaître une ­au­tre culture représente un vrai atout.»

Modèle anglo-saxon ou scandinave

Les recruteurs ne voient toutefois pas tous ce break d’un bon œil. « Cela reste un frein pour un certain nombre d’entre eux qui pensent que les candidats se sont juste baladés pendant un an. Ils s’interrogent sur leur réelle envie de travailler et leur capacité à s’investir, constate Mme Romanet. Socialement, c’est intéressant, mais pour l’employabilité, c’est parfois difficile à transformer. »

Elle constate cependant que les mentalités évoluent et se rapprochent de celles des pays anglo-saxons ou scandinaves où l’année sabbatique est la norme.

« L’image qu’en ont les recruteurs se fait par le discours de ceux qui l’ont vécue. Plus il sera convaincant, plus ils y verront un intérêt », analyse Mme Charneau. « De toute façon, les recruteurs vont devoir faire avec, car on ne change pas une génération, on s’y ­adapte, estime M. Barrois. Rapidement cette génération deviendra majoritaire sur le marché du travail et cela n’empêchera pas les recruteurs de trouver de très bons profils. »


Source : LeMonde

A Propos de l'auteur

Laetitia CROCKY
Consultante en recrutement chez Carrevolutis

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